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Il y a quelques années ces
textes ont été publié sur le site EpsyWeb;
Albert OHAYON nous avait hébergé sur FemiWeb.
Ils n'étaient pas destinés à un enseignement
de la psychanalyse mais plutôt à sa transmission
pour un public large, pour un lecteur averti et intéressé.
Il s'agissait à l'époque de réunir des
textes rigoureux sur le plan théorique et clinique,
compréhensibles pour le lectorat que nous avions défini,
tournés vers l'actualité (politique, culturelle,
cinématographique, sociétale), proposant une
lecture des faits de société d'un point de vue
de la psychanalyse Lacanienne et Freudienne. Par la suite
avec Denise VINCENT, Jean-Claude PENOCHET et Charles MELMAN,
à partir du concept de ce site, nous avions élaboré
un projet pour le développer : augmenter le nombre
de rubriques, diversifier l'origine des intervenants etc…etc…
ce projet n'a pas abouti.
Actuellement le bureau de l'Ecole Psychanalytique du Languedoc-Roussillon
a estimé qu'il était cohérent de mettre
sur son site les anciens textes d'EpsyWeb car la plupart ont
été rédigés par les membres de
l'Association Lacanienne Internationale et qu'il était
intéressant que le lecteur connaisse le contexte de
leur publication. Certains auteurs répondront peut
être à vos questions. Nous verrons bien, en tout
cas bonne lecture.
Bob SALZMANN
Paternité.
Roland CHEMAMA
LA FONCTION DU PERE
Quelques remarques d'un point de vue psychanalytique
On commence à savoir de nos jours que
les psychanalystes insistent pour faire reconnaître
l'importance spécifique de la fonction du père.
Cela peut paraître un peu rétro. On tend plutôt,
aujourd'hui, à faire du père une seconde mère,
partageant avec celle-ci le souci des soins à donner
à leur progéniture. Ou alors, pour être
moderne, le père devrait surtout être un copain
pour ses enfants, prêt à débattre de tout
avec eux, de façon ouverte, on dirait presque démocratique.
Que voulons-nous alors dire lorsque nous parlons de la fonction
de père ?
La question mérite d'être posée. En effet,
elle est moins simple qu'on ne pourrait croire et elle nous
conduit à une série de distinctions.
Faut-il dire par exemple que le père, dans la famille,
représente l'autorité ? On pourrait le penser.
C'était en tout cas la fonction qui lui était
traditionnellement reconnue. En ce sens, ceux qui critiquent
le laxisme de notre société regretteront que
le père ait été privé de son pouvoir.
ils risquent alors de répondre de façon symétrique
à ceux qui hier, voulant saper le pouvoir politique,
éventuellement désigné comme bourgeois,
pensaient que le père ne faisait que préparer
l'enfant à la soumission, et qu'il fallait en finir
avec tout cela.
A vrai dire, il faut déjà distinguer ici la
fonction symbolique du père de ce qui est seulement
le père réel. Ce que nous appelons fonction
symbolique du père, c'est le fait qu'une loi, qui n'a
d'ailleurs pas besoin d'être formulée vienne
séparer l'enfant de la mère. S'il n'y en avait
pas, si l'enfant venait suffire au désir de la mère,
il ne pourrait se détacher d'elle. Il ne pourrait constituer
son désir propre. Cette difficulté dans la constitution
du désir peut s'illustrer de bien des façons.
L'anorexie mentale, assez souvent, peut être comprise
comme une façon de réintroduire du manque, et
donc du désir, là où l'enfant risquait
d'abord d'être gavé.
Cependant, il ne faut pas confondre le père réel
avec cette fonction symbolique. Que se passe-t-il en effet
si le père réel lui-même croit que chacun
de ses principes éducatifs doit avoir force de loi
? Il risque de disparaître derrière un ensemble
d'énoncés, qui paraîtront tous avoir même
valeur, où donc rien ne paraîtra décisif.
Et surtout, l'enfant ne pourra jamais reconnaître qu'au
delà de ces énoncés il y a une énonciation,
c'est à dire une vraie parole. Or, un père,
c'est d'abord quelqu'un qui s'engage, qui témoigne
de ses choix, éventuellement de façon subjective,
qui s'abrite le moins possible derrière un bien abstraite
Insistons donc un peu sur cette question du père réel.
Là aussi, nous aurons à faire valoir différents
aspects. Un père réel, c'est d'abord quelqu'un
à qui l'enfant peut s'opposer. Il y a entre l'un et
l'autre une sorte de tension qui permet à l'enfant
d'apprendre à affronter l'interdit, à renoncer
à certaines choses, mais aussi à soutenir son
propre désir.
En ce sens, Il ne revient pas au même, par exemple,
qu'une mère envoie l'enfant se coucher seulement parce
qu'il faut qu'il ait un certain nombre d'heures de sommeil,
ou parce qu'elle souhaite aussi être tranquille avec
le père. Dans le premier cas, tout se passe comme s'il
ne s'agissait que d'une hygiène de vie. L'expérience
montre que lorsque la règle n'a qu'une fonction utilitaire,
le sujet est plutôt voué à l'inhibition.
Dans le second cas, comme on dit, il se forge davantage le
caractère. Mais le père réel, c'est aussi
celui qui donne pour son compte un exemple "transgressif".
C'est à dire que lui, précisément, peut
laisser voir qu'il n'est pas constamment soumis aux divers
impératifs pratiques et sociaux, qu'il sait un peu
ce qu'il veut. C'est cela, aussi, qui est essentiel pour le
désir de l'enfant.
Une dernière remarque, enfin. On entend parfois demander
ce qui se passe quand il n'y a pas de père à
la maison, quand il a disparu ou n'a jamais été
présent. Est-ce forcément catastrophique pour
l'enfant ? Or, là aussi l'expérience montre
qu'il faut distinguer différents cas. Le père,
au fond, c'est avant tout, comme on l'a dit, un tiers entre
la mère et l'enfant. Or la mère peut faire reconnaître
cette fonction du tiers môme s'il n'y a pas un homme
qui vit à la maison. En revanche, il arrive qu'un père
réel, et vivant réellement là, soit annulé
: aucune référence n'est faite à lui,
c'est comme si on déniait son existence. Cela, c'est
beaucoup plus problématique.
Attention cependant : il s'agit ici d'indiquer quelques problèmes,
et non pas de déterminer a priori ce qu'un père
devrait être. Car si on pouvait le faire dans le détail,
cela reviendrait à transformer sa fonction en une fonction
purement technique, voire pratique ou utilitaire, et c'est
justement cela qu'elle n'est pas.
LA DIFFICULTE D'ETRE PERE
Mon cher et cyber ami,
Tu me poses depuis quelque temps, une série
de questions assez embarrassantes. Qu'est ce qui peut susciter,
chez un homme, le désir d'être père, mais
aussi pourquoi certains hommes refusent-ils la paternité?
Tu rapportes divers propos masculins : " je me suis senti
évincé durant la grossesse de ma femme ".
Impression, demandes-tu, ou réalité? Ou encore,
à la naissance de l'enfant : " je lui en veux,
ma femme s'occupe trop de lui ". Et bien d'autres encore.
Je suppose que tu voudrais savoir ce qu'un psychanalyste aurait
à en dire. Une constatation, tout d'abord. Les questions
que tu poses, le psychanalyste, bien sûr, les entend
aussi. Est-ce que je peux y répondre? Je vais essayer.
Je vais surtout essayer de te proposer quelques idées
qui permettent de les poser un peu autrement. Je ne parlerai
pas de tout, quitte à reprendre un autre jour.
Le premier paradoxe, si on y réfléchit bien,
c'est celui du mariage lui même. Comment deux êtres
peuvent-ils s'y engager, alors qu'ils savent bien, par expérience
ou par ouï-dire, que le mariage va limiter les relations
affectives et sexuelles qu'ils pourraient avoir par ailleurs.
Ils peuvent, dans bien des cas, peut-être est-ce le
tien (ne m'en veux pas, je te taquine), ne pas croire tout
à fait à l'obligation de fidélité
complète et constante. Mais ils savent de toutes façons
que le fait même de convoler - voire simplement de s'engager
dans une vie commune - fait que tout désir extérieur
risque d'apparaître désormais comme exorbitant.
Or le désir, précisément, va vers l'extérieur,
il est centrifuge (lis donc là dessus l'excellent billet
"volets et jalousie" de Charles Melman, sur ce même
site). Alors qu'attendent-ils de l'entreprise? La difficulté,
c'est qu'ils n'en attendent pas forcément la même
chose.
Ici, comme d'habitude, le psychanalyste part du jeune enfant
qu'ils ont été, il y a longtemps. Le petit garçon,
comme la petite fille ont renoncé, dans le meilleur
des cas, à combler la mère. Il valait mieux
pour eux ne pas être tout ce que la mère désire,
sans quoi leur désir propre y aurait été
englouti. Nous appelons " phallus " le symbole de
ce que la mère désire, ou même, désormais,
le signifiant de tout désir, et nous disons que l'enfant
renonce à " être " le phallus. C'est
là toutefois que les choses vont commencer à
être différentes pour les deux sexes.
Pour le garçon, pour l'homme, ce renoncement prend
une place particulière, du fait qu'il peut être
symbolisé dans une crainte, celle de perdre un organe.
Cet organe, c'est celui dont il a pu percevoir que tous les
êtres vivants n'en disposent pas. Dès lors son
rapport avec les femmes risque d'être marqué
par cette crainte. Cela peut prendre bien des formes. Par
exemple son épouse légitime peut lui apparaître
inconsciemment trop proche de la mère. Le désir
qu'il éprouve pour elle tombe dès lors sous
le coup de certains interdits. Il y aura par exemple des comportements
qu'il ne se permettra pas avec elle, alors qu'il se les permet
avec d'autres. Dans ce cas là l'objet de son désir
resurgira ailleurs, dans la personne d'une autre femme. Mais
il peut arriver aussi que, au moins pour un temps, l'épouse
puisse le rassurer. Ce qu'elle lui fait entendre, c'est qu'il
a bien tout ce qu'il faut pour être aimé et désiré.
Pour une fille, pour une femme, les choses sont différentes.
Le phallus, pour elle, ce n'est pas un organe qu'elle risquerait
de perdre. D'une certaine façon elle ne risque plus
rien. Elle ne l'a pas, certes, mais elle peut se satisfaire,
ne l'ayant pas, de l'être, d'être objet de désir.
Elle peut d'ailleurs également le revendiquer comme
" avoir ". On comprend mal cela d'ordinaire, parce
qu'on en reste à l'idée d'une rivalité
avec les hommes. En fait il s'agit pour une femme de s'assurer
de la possession de ce qui est à la fois symbole et
objet de désir. Elle ne se contente pas d'être
objet de désir ; elle voudrait aussi détenir
ce phallus, qui en tant que symbole du désir semble
donner un certain pouvoir, un pouvoir d'obtenir ce que l'on
désire.
Mon cher ami, réfléchis bien. Ton expérience
quotidienne ne suffit-t-elle pas à te montrer qu'un
enfant peut facilement remplir combler cette attente? Les
psychanalystes ont seulement, là où ils sont,
l'occasion d'en entendre un peu plus. Ils savent, eux, ce
qu'une femme décrit, au moment de la grossesse, comme
plénitude. C'est une plénitude par rapport à
laquelle un homme peut avoir l'impression d'être relativement
inutile. Ils savent aussi que dans certains cas l'enfant reste
longtemps, pour la mère le plus beau joyau, celui dont
la possession assure la plus grande jouissance, et peut-être
le plus grand pouvoir.
Ici aussi cependant cette dérive peut ne pas être
totale. Si un homme fait entendre son désir propre
sa femme prendra une distance salutaire par rapport à
ce qui l'occupe d'abord exclusivement. Elle rendra à
son homme la place qu'il occupait, ce qui ne sera d'ailleurs
pas plus mal pour sa progéniture. (Voir, du même
auteur, la fonction du père)
L'ennui, tu le sais bien, c'est qu'aujourd'hui les discours
sociaux, les modèles de la société, transmis,
rapportés par les médias avec leur idéal
unisexe, ne favorisent guère ce rôle que pourrait
avoir, dans le couple, un désir affirmé, sexué,
et reconnu comme tel. Ce qu'on prône plutôt, de
nos jours, dès lors que naissent des enfants, c'est
une gestion planifiée des soins qu'il faut leur prodiguer.
A la culture on a substitué la puériculture.
Dans cette gestion là toute différence de place
semble devoir être proscrite.
N'est-ce pas parce qu'ils pressentent que cela risque de se
passer ainsi que certains hommes craignent de devenir pères?
Tu commences à me connaître et tu ne t'étonneras
pas, mon cher ami, de m'entendre te dire qu'il peut y avoir
d'autres raisons. Mais je t'en parlerai une autre fois.
ESSAI EN REPONSE A QUELQUES QUESTIONS
SUR LA DIFFERENCE DES SEXES
Mon cher et cyber ami,
Tu te souviens que je t'annonçais, dans ma
dernière lettre, que je reprendrais ces questions que
tu me poses fréquemment, ces questions qui concernent
la paternité et qui semblent bien te préoccuper.
Je m'apprêtais à le faire quand j'ai reçu
une lettre d'une amie commune - sans doute a-t-elle lu par
dessus ton épaule - qui m'interroge sur quelques unes
des idées que je te soumettais. Tu devineras aisément,
à la pertinence de ses questions, de qui il s'agit.
J'ai pensé en tout cas que tu serais toi-même
intéressé par ses objections, et que le message
que je t'envoie arrivera cette fois encore, par ton intermédiaire,
à cette nouvelle destinataire.
Notre amie relève d'abord le terme de " phallus
", que j'avais cru devoir utiliser, en disant que je
désignais par là, plutôt qu'un organe,
un symbole, un "signifiant " du désir. Elle
ne peut pas croire, dit-elle non sans humour, que ce terme
ait été choisi au hasard.
C'est là dessus qu'elle m'interroge. Si ce terme renvoie
à une différence physiquement observable entre
hommes et femmes, quelle place cette différence a-t-elle
pour le jeune enfant? Les enfants, dit-elle, " fonctionnent
" mentalement et intellectuellement longtemps avant d'avoir
conscience de cette différence. S'ils ont un père
et une mère ils peuvent peut-être, ajoute-t-elle,
constater directement la présence ou non d'un phallus.
Mais cela même ne lui parait pas certain : " petits
garçons et petites filles regardent père et
mère dans les yeux ".
Notre amie dit ensuite qu'il n'est pas du tout sûr qu'une
fille désire acquérir ce dont dispose le garçon.
Elle même, quand elle était petite, imaginait
que cela devait être très handicapant pour faire
du vélo. De façon plus générale
les petites filles souhaitent-elles vraiment être des
garçons? Dans les cours de récréation,
dit notre amie, " les petites filles sont bien contentes
d'être des filles parce qu'elles trouvent les garçons
très bêtes ". " Et réciproquement
", ajoute-t-elle, mais ça c'est peut être
seulement pour éviter que nous ne nous vexions.
Elle reprend enfin mon allusion à cet idéal
unisexe qui triomphe de nos jours. C'est un idéal,
estime-t-elle, où une femme a beaucoup à perdre,
entre autres une bonne part de sa féminité.
Et elle évoque quelques questions cliniques importantes,
comme la perte de l'appétit (on sait qu'il peut s'agir,
dans l'anorexie, d'une sorte de déni de la féminité)
ou encore le renoncement au bonheur d'allaiter, voire simplement
à celui de donner la vie.
Mais elle me questionne alors avec une certaine malice : Est-ce
que le psychanalyste n'est pas " à l'origine de
cet idéal unisexe lorsqu'il présente la présence
de phallus comme la plus enviable des situations "?
Vois tu, je dirai tout de suite, en ce qui concerne cette
dernière question, que je ne tenterai pas de dédouaner
le psychanalyste. S'il se fait mal comprendre, tant pis pour
lui. Pourquoi échapperait-il à ce qui est le
lot usuel de toute personne qui cherche à s'expliquer?
Parler, écrire, c'est forcément s'exposer au
malentendu. Ça ne m'empêchera pas pour autant
d'essayer de répondre.
C'est d'ailleurs, au fond, de cette question du langage qu'il
nous faut partir. Notre amie me trouvera peut-être un
peu sophiste. Mais vraiment, pour ma part, je ne vois pas
comment je pourrais aborder autrement la question du désir.
Celui-ci, que je sache, ne se réduit pas à l'instinct.
Le désir sexuel, notamment, suppose, pour se former,
pour s'exprimer, l'existence de codes plus ou moins complexes
- souviens toi de l'époque où tu faisais ta
cour à Sophie - des codes qui peuvent certes varier,
qui peuvent être transgressés, mais dont l'existence
est essentielle.
Seulement il est clair que dès lors que nous parlons,
il y a, par rapport à la satisfaction que nous recherchons,
une perte. Nous parlons toujours en fonction de l'autre à
qui nous nous adressons, nous tenons compte, généralement
de ce qu'il (ou elle) pourra entendre. Dans cet exercice nous
sommes toujours un peu à côté de ce que
nous désirons. Il est d'ailleurs bien connu que lorsque
nous cherchons à formuler notre désir nous ne
sommes jamais très satisfait de ce que nous arrivons
à dire, et que nous devons toujours repartir dans de
nouvelles explications.
Tout cela, me diras-tu, est bien général. Revenons
en alors à l'enfant, et aussi à ses parents.
Au moment où le désir de l'enfant se forme c'est
à ses parents qu'il a affaire. Ici l'impossible à
dire prend la forme de l'interdit. L'enfant, notamment, renonce
à dire - et à concevoir - que la mère
devrait être toute à lui.
Alors je n'ai pas perdu de vue la question sur le phallus.
Cette perte que nous subissons tous du fait que nous parlons,
ce renoncement, aussi, qui nous est imposé, nous disons
qu'il faut concevoir qu'il est symbolisé dans le langage.
Et le symbole, nous autres, psychanalystes, nous l'appelons
" phallus ".
Est-ce par hasard que nous l'appelons ainsi? Bien sûr
que non. Le phallus vaut d'ailleurs comme symbole du désir
sexuel depuis les temps les plus anciens, dans les peuplades
les plus diverses. Il suffit de penser à toutes les
civilisations qui ont connu des cultes phalliques. Et on peut
aller de ce qui est le plus explicite à ce qui l'est
le moins. Il est clair que même dans des civilisations
qui ne se vouent plus officiellement à ce culte il
peut demeurer présent sous les formes les plus diverses.
Il pourrait être à cet égard intéressant
de se demander ce qu'il en est pour la nôtre, ce qui
est une question plus complexe qu'il n'y paraît. Quoi
qu'il en soit, tu vois qu'en parlant du symbole phallique
les psychanalystes n'inventent rien.
Mais encore une fois, demandera notre correspondante, est
ce que au delà de ce symbole il n'y a pas une réalité
physique, un organe, ce pénis masculin dont il vaudrait
mieux, alors, parler explicitement? Et est-ce que les psychanalystes
ne donnent pas à cette petite chose, une importance
trop grande, trop générale?
C'est là dessus bien sûr qu'il faudrait en revenir
à la petite enfance. Au moment où il a à
prendre en compte l'obligation de perdre, l'obligation de
renoncer, le petit enfant est aussi confronté à
la différence des sexes. Est-il bien étonnant
qu'il donne une telle place, dans la symbolisation de la perte,
à un organe qui peut être présent ou absent,
un organe qui semble constituer l'objet d'intérêts
mais aussi d'interdits particuliers? Et tu ne t'étonneras
pas si je te dis que le phallus ne symbolise pas seulement
la turgescence de la vie ; si le pénis, comme organe,
se prête aussi très bien à la symbolisation
de la perte c'est du fait de certaines limites naturelles.
Certes l'enfant ne connaît pas nécessairement
les mécanismes de l'érection et de la détumescence,
mais il pressent que la sphère du sexuel est l'objet
d'inquiétudes particulières, qui montrent assez
que le désir ne va pas sans diverses limites.
On conçoit en tout cas que les enfants " regardent
père et mère dans les yeux ". Même
dans les familles où on prétend supprimer les
tabous ils sentent bien que le réel sexuel humain ne
peut être abordé que de façon métaphorique.
Te souviens-tu d'une petite observation que j'avais faite
il y a quelques années, lors d'une exposition d'art
hyperréaliste? Un garçonnet d'environ cinq ans
était planté, depuis quelques minutes, en face
d'une statue représentant une femme nue. Il avait les
yeux exactement à la hauteur de sa toison pubienne.
Qu'allait-il en dire, lui qui il y a un moment encore paraissait
si bavard. " Elle a beaucoup de cheveux, la dame ",
proféra-t-il en se retournant vers son père.
Il est vrai cependant qu'il y a sur ce plan une différence
entre filles et garçons. Pour les garçons, du
fait qu'ils disposent bien de l'organe en question, ils peuvent
aussi être inquiets - généralement inconsciemment
- à l'idée de le perdre. De là un certain
nombre de traits psychologiques bien connus, au premier rang
desquels une crainte plus ou moins accentuée de la
panne sexuelle. Tu vois qu'ici le phallus comme signifiant
du désir se distingue mal du pénis.
Une femme, elle, je répète qu'elle n'a rien
à perdre. Pourquoi vouloir à toute force entendre
qu'elle a tout perdu? C'est plutôt qu'elle n'a rien
à craindre. Ou alors on dira que sa question porte
davantage sur ce qu'elle est. Est-elle pleinement reconnue
comme femme, notamment dans l'amour et dans le désir
d'un homme? Mais en même temps est-elle reconnue, dans
son travail par exemple, comme l'égale de l'homme?
Il est vrai qu'elle peut aussi vouloir " avoir ",
avoir ce que l'homme possède. Mais ce sera surtout
pour accomplir son être, qui encore une fois fait l'essentiel
de sa question.
C'est là dessus que mes explications rencontrent une
limite. J'aurais en fait le plus grand mal à prouver
ce que j'avance. Parce que tout cela n'apparaît bien
sûr pas directement. Ainsi une femme peut très
bien affirmer d'abord que sa condition lui a toujours convenu.
La jalousie qu'elle a pu ressentir par rapport à son
frère ne lui apparaîtra que plus tard, dans son
analyse, à travers certains rêves ou certaines
associations. Et comme on ne peut suggérer à
chacun - ou plutôt ici à chacune - d'aller en
faire l'expérience, il me faudra bien reconnaître,
pour finir, que je ne peux que témoigner d'une expérience,
non donner quelque garantie de la vérité de
ce que j'avance. Je m'en console en me disant que cela nous
promet encore de beaux débats en perspective.
L'INQUIETUDE D'ETRE PERE
Mon cher et cyber ami,
Tu me presses, après cette parenthèse où
j'ai tenté de répondre à quelques questions
sur la différence des sexes, de revenir un peu à
la question du père, à ce qui peut pousser un
homme à avoir des enfants ou au contraire à
les refuser. Tu fais état de ta propre expérience.
Tu as ainsi pu entendre des hommes qui disent que sans enfant
quelque chose aurait manqué à leur vie. Mais
bien souvent aussi, me dis-tu, les hommes ne semblent concernés
qu'au titre de ce que demandent leur femme. C'est elle qui
veut pouponner, c'est elle qui veut être maman. Dirons
nous alors qu'ils s'exécutent? Tu vois où cela
nous conduirait!
Ou bien encore, tu rapportes que ton beau-frère, un
jour où il se sentait poussé à la confidence,
t'a benoîtement avoué qu'il se demandait s'il
n'avait pas simplement voulu avoir des enfants pour être
comme les autres. Ou alors peut-être plus précisément
pour être comme ses parents. Et tu te demandes - tu
me demandes - à travers quelles identifications la
paternité peut-être acceptée ou refusée.
Comme d'ordinaire - tu me connais - je suis embarrassé.
Mais peut-être encore un peu plus que d'ordinaire. Je
vais essayer de te dire pourquoi.
Tes questions, tu en conviendras, semblent pousser dans la
direction de ce qui serait une psychologie de la personne
du père - ou d'ailleurs de l'homme qui refuse d'être
père. On pourrait en quelque sorte saisir, chez un
individu, même au niveau conscient, des aspirations
ou des réticences. On pourrait les expliquer, sinon
par des dispositions du caractère, du moins par une
façon particulière de s'inscrire dans le couple
ou dans la famille. Tout cela serait du domaine de l'affectif,
et on pourrait presque imaginer ici une sorte de typologie.
Une nouvelle Carte du tendre, en quelque sorte : il y aurait
"Père sur altruisme conjugal" "Père
sur tradition familiale", que sais je encore ?
Je ne souhaite pas du tout, vois-tu, m'engager dans cette
voie. C'est que pour l'analyste la paternité n'est
pas essentiellement à situer dans cet ordre de l'affectivité,
des sentiments forts ou faibles, clairs ou ambivalents, qu'un
homme peut vouer à sa progéniture. Dire qu'un
homme est père, c'est dire essentiellement, au delà
de cette situation affective, qu'il soutient une fonction.
Bien sûr cette fonction a sa complexité, et c'est
peut-être un peu trop facilement qu'on la ramène
à la fonction de l'interdit. Tu sais bien qu'en séparant
l'enfant de sa mère le père l'introduit du même
coup à la dimension d'un désir autonome. Quoi
qu'il en soit c'est à partir de ce qui est en jeu dans
cette fonction que je reprendrai la question de ce qui peut
faire difficulté dans la paternité.
Je partirai, si tu acceptes cet éclairage très
clinique, de ce que nous savons aujourd'hui de la psychose.
La théorie que nous en proposons, tu le sais peut-être,
est celle-ci. Si le sujet humain est un être de langage,
et si dans le langage la fonction de l'interdit est essentielle,
nous pensons pouvoir montrer que c'est la carence de cette
fonction qui est ici pathogène. Nous appelons Nom-du-Père
le signifiant qui représente cette fonction de l'interdit.
Nous disons que ce signifiant peut être " forclos
", rejeté radicalement, inaccessible au sujet
(à la différence de signifiants refoulés,
qui peuvent revenir, dans le rêve par exemple). Or si
ce signifiant fait défaut, c'est souvent au moment
où le sujet devrait l'assumer dans la réalité
(en devenant père, notamment, mais aussi éventuellement
en accédant à quelque responsabilité
particulière) que sa psychose se déclenche :
il ne peut, en somme, soutenir dans la réalité
ce qui lui fait défaut dans l'ordre symbolique.
Si je te dis alors que le sujet peut pressentir que cela risquerait
de se passer ainsi pour lui, dans le cas où il deviendrait
père, je crains de te voir comprendre trop vite.
Comment, diras-tu, faudrait-il donc supposer, chez tous ces
hommes qui fuient la paternité, chez ces hommes qui
évitent déjà toute relation un peu stable,
le risque de déclenchement d'une psychose? Je n'ai
pas dit cela. Mais il est vrai que l'accession à la
paternité suppose chez un homme un rapport un peu assuré
à ce signifiant qui fait loi, ce signifiant qui devrait
normalement pouvoir se transmettre de génération
en génération. Or sans nécessairement
être forclos, ce signifiant peut constituer, chez bien
des sujets, et pour les raisons les plus diverses, un point
de fragilité.
Je vais te donner un exemple, qui vient tout droit de ce que
j'ai pu être amené à entendre, dans le
cours d'un travail d'analyse, chez plusieurs patients.
Tu sais quelles ont été, dans nombre de familles
juives, les suites de la Shoah. Sans doute parce que ce qui
s'était passé avait quelque chose d'insoutenable,
bien des juifs ont essayé d'annuler leur judéité
elle-même, en se convertissant, ou en évitant
de se laisser reconnaître comme juifs, ou encore en
affirmant que puisqu'ils étaient laïcs, ils n'étaient
en rien juifs. Or nous pouvons aujourd'hui percevoir, notamment
en ce qui concerne les enfants nés après la
guerre - notre génération ! - quels effets tout
cela a pu avoir. Pour eux, sans d'ailleurs forcément
qu'ils le sachent, c'était le principe même de
la filiation, de la transmission d'un nom et d'une culture,
qui se trouvait atteint. Comment s'étonner que quelque
chose, qu'ils ne purent reconnaître qu'en analyse, les
ait arrêté au bord de la paternité ?
Tu vois combien je me suis éloigné d'une psychologie
descriptive, individuelle. Tu vois comme toutes ces questions
peuvent renvoyer, à travers des processus inconscients,
à la dimension sociale et historique. L'analyste ne
devrait jamais oublier cette dimension. Ce n'est pas parce
qu'il rencontre des individus, dans le cadre apparemment duel
du cabinet (mais d'ailleurs ce cadre n'a rien de duel), qu'il
doit oublier que son patient est pris aussi dans les discours
collectifs.
Je te donnerai, à cet égard un dernier exemple,
d'une tonalité assez différente. Je l'emprunte
à un livre écrit, en portugais, par un confrère
et ami, Contardo Calligaris, à une époque où
il commençait à travailler comme psychanalyste
au Brésil. Ce livre, qui n'a jamais été
traduit s'appelle Hello, Brasil. Et il est sous-titré
Notas de um psicanalista europeu viajando ao Brasil (notes
d'un psychanalyste européen voyageant au Brésil).
Pour parler du Brésil d'aujourd'hui Contardo Calligaris
revient à l'histoire, à un colonisateur qui
cherchait à jouir du corps d'une nouvelle terre qui
était à sa disposition plutôt qu'à
transmettre un impératif paternel (celui de son pays
d'origine) qui aurait limité sa jouissance. Au fond,
pour le fils du colonisateur le seul impératif est
dès lors de réaliser le rêve paternel
d'une jouissance sans limite. Mais ce genre d'impératif
contredit quelque fonction paternelle que ce soit.
Je ne sais pas si tu fais ton ordinaire de la lecture des
livres sur le Brésil. Ceux que j'ai pu lire, écrits
par quelques grands auteurs brésiliens, ajouté
à ce que j'ai pu percevoir moi-même, m'ont conduit
à penser que ce qui est avancé là n'est
pas du tout exagéré. Ce qui est plus surprenant,
c'est sans doute le détail des analyses de Contardo
Calligaris.
Par exemple : ce qu'il a pu observer, notamment en lisant
certaines "petites annonces", c'est le nombre d'hommes
qui tirent argument, pour obtenir les faveurs des femmes auxquelles
ils s'adressent, du fait qu'ils ont subi une vasectomie. Cela
ne lui paraît pas pouvoir s'expliquer par la préférence
qui serait donnée à une forme de contraception
par rapport à d'autres formes. En réalité
c'est comme si jouissance et paternité venaient se
contredire, comme si un homme ne pouvait démontrer
qu'il pouvait procurer de la jouissance qu'en montrant qu'il
a renoncé définitivement à toute idée
de devenir père. Cela ne donne-t-il pas à réfléchir?
Mon cher ami, je ne sais pas ce que tu peux penser, aujourd'hui,
de ma lettre. Sans doute te paraît-elle bien éloignée
des questions que tu te posais. Il me semble pourtant que
ce qui ici paraît assez particulier, ce qui renvoie
à des situations extrêmes peut éclairer
ce qui est plus quotidien. N'est-ce pas aussi ton avis? |
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