PEUT-ON SE PASSER DE LA TOPOLOGIE
?
Date : 01/12/2001
Ce texte est une petite partie de la
retranscription des trois conférences prononcées
en cours de l'année 2001-2002 par Bernard VANDERMERSCH
à Montpellier dans le cadre d'un cycle d'introduction
à la topologie de Jacques LACAN. Texte revu par l'auteur.
Un fascicule contenant l'intégral du texte est disponible
auprès de l'école ainsi que les fascicules des
transcriptions des conférences des années suivantes
jusqu'à 2007. Le séminaire " introduction
à la topologie " se poursuit cette année
2007-2008 (cf. enseignement).
Conférence du 1er décembre
2001
Peut-on se passer de la topologie ?
Le titre est prometteur... Si la réponse était
oui, au terme de cette première réunion vous
pourriez partir tranquilles. On a bien fait de venir, on sait
maintenant qu'on peut s'en passer.
Il y a évidemment le risque de l'autre réponse.
C'est qu'on ne puisse s'en passer. Mais alors, il faut que
je le démontre et en plus que ma démonstration
vous convainque.
Alors que je me demandais, hier, comment vous parler de ça.
j'ai reçu ce petit ouvrage qui vient de sortir chez
Eres : Psychanalyse et Psychiatrie qui contient les actes
d'un colloque qui s'est tenu à Clermont Ferrand sous
la direction de J. L. Chassaing et sous l'égide de
la Fondation Européenne pour la Psychanalyse. On y
trouve un article de Claude Landman - C. Landman est l'ex-
Président de l'Association Freudienne - qui s'intitule
La topologie de Lacan Une réponse à la demande
contemporaine ?
Je vais vous en lire un passage. "Aux médecins
et aux psychiatres auxquels il s'adresse en 1966-1967, que
ce soit dans son intervention à la Table ronde de la
Salpêtrière ou dans son petit discours aux psychiatres
à Sainte-Anne, Lacan insiste sur la nécessité
pour eux de s'informer pour se sentir plus à l'aise
avec sa topologie. Afin, leur dit-il, de tempérer un
phénomène irrésistible dont le tempo
ne cesse de s'accélérer l'aveuglement de la
science sur ce qu'elle veut ainsi que sur les conséquences
sur l'universalisation du sujet qu'elle produit ".
La science produit en effet un sujet particulier.
Que nous connaissons puisque c'est le sujet de la psychanalyse.
Il est impensable d'imaginer la psychanalyse dans un monde
qui n'aurait pas été marqué par la science.
Il y a des cultures qui n'ont pas été marquées
par la coupure cartésienne, coupure qui a radicalement
dissocié le savoir et la vérité. Pour
garantir la vérité Descartes s'en remet au Dieu
non trompeur et du coup, pour le savoir, on peut y aller.
On n'a plus besoin que nos énoncés soient conformes
à une vérité révélée.
C'est un des effets du cogito cartésien. Quand nous
avons affaire avec des ressortissants de cultures qui n'ont
pas été marquées par cette coupure cartésienne,
même s'ils ont été touchés par
les effets secondaires technologiques de la science - mais
ce n'est pas parce qu'on travaille avec des ordinateurs et
des cassettes qu'on est un sujet de la science - il est très
difficile d'engager une analyse.
Eh bien ce sujet de la science, c'est celui que la psychanalyse
a récupéré dans l'hystérie à
la fin du dix neuvième siècle. Aujourd'hui ce
sujet hystérique se présente sous une autre
forme, particulièrement abrasée, celle du déprimé
commun. Certes nous avons toujours été déprimés.
La dépression n'est pas un effet de la science mais
de la condition humaine: Fils d'Eve, nous gémissons
dans cette vallée de larme. Néanmoins, aujourd'hui
le symptôme majeur, c'est la dépression et même
si l'hystérie est toujours là, elle a disparu
de la nomenclature.
"La demande contemporaine, poursuit Claude Landman, même
si elle n'est pas univoque, s'adresse pourtant de manière
privilégiée à la science qui, dans la
mesure où elle a pris la parole, est devenue le lieu
du transfert et donne une consistance particulière
au mythe du sujet censé savoir. " On ne peut pas
écouter une émission de télé sans
que l'on ait à faire avec un représentant de
la science, l'expert, et c'est donc lui qui est devenu le
lieu du transfert. "Lacan va jusqu'à envisager
que cette topologie soit enseignée largement et sérieusement
à l'université et que cette proposition puisse
constituer l'une des réponses possibles à la
demande contemporaine et au malaise du sujet qui formule cette
demande sous la forme interrogative d'un " qu'est ce
que ça veut ?"
C. Landman discute un certain nombre de points. C'est un article
très court, accessible et sympathique, solide aussi.
Il souligne le fait qu'il dit topologie de Lacan et non pas
topologie lacanienne. La topologie de Lacan, c'est celle que
Lacan utilise lui même. La topologie lacanienne, c'est
celle que nous utilisons, nous, lorsque nous nous référons
au nom de Lacan.
Par exemple, M. Darmon a intitulé son livre : Essais
sur la topologie lacanienne, livre qu'à mon avis vous
devriez lire. C'est un ouvrage qui a été conçu
pour qu'on puisse y entrer sans trop de difficultés.
La psychanalyse, avec le sujet de la science, opère
un vrai retournement. Quelqu'un vient s'adresser à
un psychanalyste, représentant de la science. Que fait
ce supposé savant ? Il dit : " parle ! "
Toi, tu t'adresses à moi, comme supposé savoir,
et moi je te dis : parle, dis ce qui te passe par la tête
car la vérité est de ton côté.
(Cela il ne le dit pas bien sûr, mais c'est implicite).
Ce qui avait été refoulé de ta vérité,
dans ta constitution de sujet moderne, c'est ça qui
t'agite et qui est la cause de ta souffrance. La vérité
de la souffrance ce n'est pas la souffrance elle même,
comme disent certains que conteste Lacan, la vérité
de ta souffrance c'est d'avoir la vérité comme
cause. Le névrosé est quelqu'un de tracassé
par le retour de la vérité. C'est pour ça
qu'il peut demander à quelqu'un : "qu'est-ce que
ça veut dire ? ". Cela n'est possible que si le
sujet a l'idée qu'il puisse être concerné
par son symptôme.
Dans une culture ou tout symptôme est systématiquement
rapporté à l'influence d'une malveillance étrangère
par exemple, il est très difficile pour le sujet de
se questionner sur sa propre implication dans le symptôme
qui le frappe. De plus, dans beaucoup de cultures il n'est
pas très poli de se préoccuper de sa propre
subjectivité. On est plutôt supposé être
le membre d'une collectivité et assumer les tâches
qui vous sont confiées par cette collectivité.
Ce disant, j'exagère un peu le tranchant parce qu'aucune
collectivité n'est restée isolée. Les
gens que nous rencontrons et qui viennent de ces cultures
sont des gens qui ont été effectivement bousculés
et dont la subjectivité a été également
remaniée par la science. Mais enfin, la différence
est suffisamment marquée pour que nous ayons avec eux
des difficultés pour les amener éventuellement
à la psychanalyse. Ce qui ne justifie pas pour autant
de recourir aux gri-gri ou de les renvoyer à un "
qu'ils se soignent selon leurs méthodes ancestrales
".
Apparemment nous nous éloignons de notre
propos, la topologie. Or la notion de milieu culturel pose
la question de savoir ce qui fonde ce mi-lieu lieu. Mais aussi
quelle est sa frontière ? Qu'est-ce qui fait sa limite
?
Les questions de voisinage, de frontière, de bord,
d'ouverture, d'intérieur, de compacité sont
des notions intuitives du langage courant. Ce sont ces notions
qui sont étudiées de façon rigoureuse
par cette branche des mathématiques qu'on appelle la
topologie.
Bob Salzmann nous disait pour introduire cet enseignement
: " la topologie lacanienne est à la géométrie
ce que la linguisterie est à la linguistique ".
Peut-être faudrait-il plutôt dire : " la
topologie lacanienne est à la topologie ... "
On pourrait même tenter toporlogerie lacanienne, mais
ce n'est pas très satisfaisant. Je préfèrerais
toprologie pour des raisons que je dirai tout à l'heure.
Lacan dit de la topologie qu'il en use bêtement. Il
ne refuse pas un abord intuitif et se sert beaucoup des figures.
Il n'a guère recours au calcul, alors que toute la
topologie peut s'exprimer sans figure, uniquement avec des
développements algébriques.
De plus, Lacan s'intéresse tout spécialement,
dans sa topologie à lui, aux " artéfacts
" liés à l'immersion dans l'espace à
trois dimensions de certaines surfaces qui n'ont que deux
dimensions mais qui pourtant ne peuvent s'y loger.
La topologie traite des questions de voisinage,
de transformation continue, de frontière, d'espace,
sans faire intervenir nécessairement et même
le plus souvent en l'excluant, la mesure, ce qui la distingue
de la géométrie.
Prenons par exemple le tore :

Figure I
En topologie, ces deux objets sont identiques.
Pourquoi ? Parce que par transformation continue vous pouvez
passer de l'un à l'autre. On peut dilater cette région
sans provoquer aucune rupture de voisinage car dans le monde
de la topologie tout est infiniment élastique. La topologie
est une géométrie de caoutchouc. Toutefois les
points voisins les uns des autres au départ restent
voisins après la transformation, même s'ils sont
plus espacés. Il n'y a pas eu rupture de continuité.
On a respecté les voisinages.
Voisinage, c'est une notion apparemment simple. Vous me demandez
si on peut se passer de la topologie. En tout cas, même
si on pourrait le souhaiter, on ne peut pas ignorer le voisinage
avec tous ses problèmes : murs mitoyens, drames de
la copropriété... Mathématiquement c'est
plus difficile à définir.
Transformation continue : J'étais petit, j'ai grandi,
j'ai vieilli, je ne suis plus le même, et pourtant,
j'ai gardé mon identité. Mais alors, mon nom,
que désigne-t-il ? Est-ce qu'il désigne toujours
le même ? Si tout a changé en moi, ce qui est
vrai physiquement - pas un atome n'est resté à
sa place - alors quel réel indique ce nom si ce nom
ne peut pas désigner un objet physique. En fait mon
nom renvoie à un trou qui lui, peut-être, est
resté le même. C'est le trou par lequel, en mon
nom, une énonciation s'est produite, continue de se
produire. Enfin, ce n'est que supposé, car vous pouvez
aussi bien penser que ce que vous entendez est simplement
du pur savoir enregistré. Mais vous pouvez faire aussi
l'hypothèse qu'il y a un sujet qui vous parle.
Les frontières, et les bords : Qu'est ce qu'un bord
? J'ai eu un patient qui avait décidé de vivre
son homosexualité. Il voulait faire son coming out,
comme on dit. Il avait décidé de faire ça
en Allemagne. Au moment de passer la frontière, à
Strasbourg, il est pris d'une violente douleur aux testicules.
Il ne peut pas franchir la frontière. Cette douleur
ne cessera qu'en Bretagne, pays de ces ancêtres paternels
où il a décidé de se replier, vu l'impossibilité
de passer cette frontière. Inversement tel autre patient,
atteint de recto-colite hémorragique, au montent de
passer la frontière qui le sépare du pays de
ses ancêtres, déclenche une crise de saignements
intempestifs. Sans même qu'il ait éprouvé
aucune angoisse, aucune inquiétude. Quelque chose a
répondu à la frontière... Là je
prends le problème de la frontière sur le mode
dramatique, mais la frontière peut s'éprouver
de façon plus comique. A l'époque où
il y avait des douanes entre la France et la Belgique par
exemple, on avait toujours un petit pincement au montent de
ramener l'objet frauduleux.
Les notions traitées par la topologie sont donc des
notions dont on ne peut pas se passer puisque toute notre
pensée fonctionne avec elles.De la topologie, au sens
mathématique du terme, Freud n'en a pas su plus que
de la linguistique (Saussure) qui s'élaborait en même
temps que la psychanalyse. Ça ne l'a pas empêché
de situer d'emblée l'inconscient dans le registre du
langage. Il ne parle pas de signifiant - il ne semble pas
connaître le terme - mais c est toujours en termes de
connexions de mots qu'il rend compte des formations de l'inconscient.
Pour représenter l'appareil psychique, Freud a inventé
ses topiques. Son ignorance de la topologie l'a amenée
à user d'une topologie naïve, une topologie -
disons - sphérique et ça l'a probablement gêné
par exemple pour distinguer clairement névroses et
psychoses. Bien qu'on puisse trouver dans son texte des précisions
tout à fait remarquables sur cette Verwerfung, qui
est autre chose qu'un refoulement, par laquelle " ce
qui est rejeté au dedans, revient du dehors ".
C'est extraordinaire comme formulation ! Néanmoins,
quand il invoque un refoulement de l'homosexualité,
à propos de la psychose de Schreber, on ne peut plus
construire une distinction solide entre le refoulement en
oeuvre dans la névrose et le refoulement qu'il suppose
être à l'oeuvre dans la paranoïa par exemple.
Lacan s'est servi de la topologie pour montrer que la psychose
de Schreber, ne relève pas de la même structure
que la névrose. Le sujet ne s'y déplace pas
dans le même espace. Ce qu'intuitivement on sent quand
on est en présence d'un psychotique. Beaucoup de bons
vieux praticiens disaient qu'ils savaient déjà,
à son entrée dans la pièce, qu'il s'agissait
d'un schizophrène. Quelque chose intuitivement donne
le sentiment qu'on n'est pas dans le même espace. Encore
faut-il formaliser un tout petit peu cette intuition. L'intuition
peut tromper aussi. Beaucoup d'hystéries ont pu donner
l'intuition qu'elles étaient autres choses.
Le problème des états limites.
Devant beaucoup de tableaux cliniques qui ne montrent pas
de névrose élaborée, ni de phénomène
psychotique avéré, ni de perversion bien structurée
on parle d'état limite. Mais qu'est-ce qu'une limite
? La faiblesse de Freud, si l'on peut parler aussi légèrement
d'un homme de ce calibre, lorsqu'il est aux prises avec ces
difficultés de structure, c'est son recours au facteur
économique, à la notion de force de la pulsion.
Ce qui va déterminer l'issue d'un conflit et finalement
la structure c'est un rapport de forces. La difficulté
de cette solution est que le recours à la notion de
force est peut-être plus obscurantiste, ou apporte peut-être
plus d'obscurité qu'il n'éclaire la structure.
La notion de force a le mérite d'être immédiatement
en phase avec notre intuition mais bien souvent on s'aperçoit
que c'est un deus ex machina qui nous tire d'affaire sur l'instant
mais qui nous empêche d'aller plus loin. Un des grands
reproches qui a été fait à Lacan, celui
de ne pas se préoccuper du point de vue économique
- ce qui d'ailleurs n'est pas tout à fait vrai puisque
Lacan s'est préoccupé de justifier scientifiquement
par le théorème de Stokes l'assertion de Freud
selon laquelle dans la pulsion la force est constante par
exemple - est injustifié surtout parce que Lacan a
eu recours justement à la topologie pour surmonter
les impasses liées à la notion de quantité
de force.
Ceux qui pensent qu'on peut se passer
de la topologie se servent en fait d'une topologie naïve,
d'une topologie qui est dépendante de l'image du corps.
De l'image d'un corps qui est vécu comme un sac. On
met des choses dedans et dehors, avec introjection et projection,
tout cela a recours à une topologie, refoulement...,
rejet. Cette topologie naïve, liée à l'image
du corps suppose un espace euclidien et se réfère
en fin de compte à cette illusion de la sphère
comme bonne forme. L'homme étant en quelque sorte une
boule à l'intérieur de laquelle on trouve d'autres
boules (le moi, le ça...) et autour de laquelle se
trouvent d'autres boules plus grandes (la famille, la culture...)
tout cela enfermé dans la boule de l'univers. Cette
représentation de sphères empilées est
aristotélicienne.
Quant à ceux qui attendent des illustrations cliniques
convaincantes de son utilité:
" Ah ! Je ne pourrai plus me passer désormais
de la topologie pour écouter les patients... ",
ils vont être déçus aussi. Parce que si
je commence à bricoler mes bandes de Möbius ou
mes cross-caps pendant que j'écoute, je n'écoute
plus rien. Le bricolage topologique a un effet un petit peu
entêtant qui fait qu'à mon avis il vaut mieux
ne pas faire ça pendant qu'on écoute les analysants.
C'est secondairement que la topologie peut nous aider à
organiser ce que nous entendons et même à nous
ouvrir à entendre autre chose que ce qu'on entend d'habitude
et qu'on ne pourrait pas entendre autrement. La topologie
joue au niveau de la structure, c'est-à-dire du Réel
même. Or, dans la cure, nous n'abordons pas le réel
directement, nous l'abordons à travers l'imaginaire
mais surtout à travers le symbolique, à travers
le signifiant.
……