Il y a quelques années ces textes
ont été publié sur le site EpsyWeb; Albert
OHAYON nous avait hébergé sur FemiWeb. Ils n'étaient
pas destinés à un enseignement de la psychanalyse
mais plutôt à sa transmission pour un public
large, pour un lecteur averti et intéressé.
Il s'agissait à l'époque de réunir des
textes rigoureux sur le plan théorique et clinique,
compréhensibles pour le lectorat que nous avions défini,
tournés vers l'actualité (politique, culturelle,
cinématographique, sociétale), proposant une
lecture des faits de société d'un point de vue
de la psychanalyse Lacanienne et Freudienne. Par la suite
avec Denise VINCENT, Jean-Claude PENOCHET et Charles MELMAN,
à partir du concept de ce site, nous avions élaboré
un projet pour le développer : augmenter le nombre
de rubriques, diversifier l'origine des intervenants etc…etc…
ce projet n'a pas abouti.
Actuellement le bureau de l'Ecole Psychanalytique du Languedoc-Roussillon
a estimé qu'il était cohérent de mettre
sur son site les anciens textes d'EpsyWeb car la plupart ont
été rédigés par les membres de
l'Association Lacanienne Internationale et qu'il était
intéressant que le lecteur connaisse le contexte de
leur publication. Certains auteurs répondront peut
être à vos questions. Nous verrons bien, en tout
cas bonne lecture.
Bob SALZMANN
Série
: MAMAN J'AI PEUR.
Par Denise VINCENT
1. La propreté
Numéro 1. Pipi au
lit.
Il y a notablement plus de garçons que de filles qui
font encore pipi au lit la nuit au delà de deux ans
et demi. Il y plusieurs raisons à cela mais une des
plus fréquentes est que les mères sollicitent
leur fils à contre temps. Beaucoup de mamans ne savent
pas distinguer dans les trémoussements de leur petit
garçon ce qui tient à son envie réelle
de faire pipi et ce qui tient à l'excitation qu'il
éprouve quand il est en état d'érection.
Ce qui fait le malentendu est qu'un garçon jusque vers
quinze ou vingt mois peut pisser en état d'érection.
Il n'est pas rare que le bébé que sa mère
est en train de changer arrose copieusement sa mère
de son jet d'urine avec une verge raide. Après vingt
mois - c'est purement physiologique et fait partie du développement
génito-urinaire du petit garçon- la fonction
érectile du pénis et sa fonction urétrale
ne sont plus concomitantes. Le garçon ne peut plus
pisser en état d'érection. Si la mère
le sollicite donc à contre temps, le petit ne va plus
s'y reconnaître. Cela peut favoriser son excitation;
il veut que sa mère manipule son pénis mais
il est hors d'état de pisser. La mère s'énerve,
imaginant qu'il y met de la mauvaise volonté. Ce petit
jeu, l'enfant le répète dans ses rêves
et il pisse dans son sommeil.
Comment arrêter ce malentendu et cette relation de conflit
? En expliquant à l'enfant ce que c'est qu'une érection,
quelle en est la double fonction jouissive et féconde
et pas seulement urétrale. Son pénis n'est pas
seulement un fait-pipi mais ce qui lui permettra d'être
comme papa, d'avoir plus tard une femme de son âge et
de devenir un papa. Un enfant qui fait pipi au lit est un
enfant qu'on n'a pas su mettre dans la perspective de devenir
grand. C'est un enfant qui est tenu en état de dépendance
par sa mère qui tient à ce que tout passe par
elle. La meilleure façon d'arrêter le cycle infernal
des menaces et des promesses de récompenses est de
le rendre parfaitement autonome, avec le pot près du
lit, la lampe de chevet à portée de main, des
couches faciles à mettre et à enlever seul.
Il existe maintenant des couches-culottes jetables dans le
commerce.
Les filles énurétiques sont dans une situation
un peu différente ; Elles possèdent aussi un
organe érectile, la masturbation les met aussi en état
d'excitation qui peut se conclure par une miction. La petite
fille qui se masturbe dans un demi-sommeil n'en est pas tout
à fait consciente. Elle peut être grandement
soulagée dans ses rêveries assez envieuses vis
à vis du garçon si elle peut entendre de la
bouche de sa mère ce qu'elle peut attendre de la jouissance
sexuelle. Une mère frigide aura beaucoup de mal à
se montrer rassurante dans ce domaine. On reste toujours confondu
de l'ignorance où une petite fille peut avoir été
laissée par sa mère. Certaines n'hésitent
pas à faire complaisamment le récit circonstancié
de leur long accouchement et font beaucoup moins aisément
allusion à ce qui peut faire pour une femme le bonheur
de l'existence. J'ai connu une jeune fille névrosée
qui imaginait que la scène sexuelle à l'origine
de sa propre naissance avait duré des heures qui avait
obligé sa mère à endurer des douleurs
abdominales, confondant par là scène sexuelle
et récit de son accouchement longuement détaillé.
Il est évident que sa mère n'avait guère
aimé sa vie de femme.
Certaines petites filles gardent longtemps rancune à
leur mère ou à leur père de ne pas les
avoir fait naître garçon. Elles revendiquent
agressivement de se conduire comme un petit mâle et
se refusent à toute coquetterie féminine. L'énurésie
petit être une façon de se complaire masochistement
dans une opposition à toute séduction et pour
cela la petite fille préfère le mijotement régressif
dans ses urines à ce qui pourrait être interprété
comme désir de plaire. Il ne leur a pas été
proposé d'image féminine à laquelle elle
puisse se référer ou, au contraire, elles ont
pris en horreur la féminité ostentatoire de
leur mère. Il arrive aussi que (les filles très
exposées aux désirs incestueux ou pédophiles
de leurs proches se protègent en refusant de se laver
et préfèrent répandre une odeur d'urine
pour les tenir à distance. C'est le moyen qu'avait
trouvé une adolescente dont les deux aînées
avaient subi les assauts d'un père alcoolique et violent.
Pour toutes ces raisons, il est préférable de
consulter un service de psychologie plutôt que de laisser
se prolonger des attitudes qui masquent souvent des souffrances
réelles, quand l'énurésie se prolonge
au delà de six ans.
Numéro 2. Le devenir des
crottes
De quoi l'enfant a-t-il peur ? L'enfant, plus que les adultes
est sensible au bruit. Le bruit de l'aspirateur qui empêche
sa mère d'entendre ses appels, le bruit de la chasse
d'eau qui entraîne ce qu'il vient de produire et qui
dans un tourbillon fait disparaître ce qui l'instant
d'avant faisait partie de son corps.
A ce propos je vais vous raconter la consultation d'une jeune
mère avec son fils de trois ans. C'est l'école
qui l'avait adressée au CMPP (Centre Médico
Psycho Pédagogique). Au moment de la rentrée
l'enfant avait refusé de se mêler aux autres
enfants, dans la classe des petits de l'école maternelle.
Il était entré dans une rage folle, se roulant
par terre, poussant des hurlements en refusant d'être
séparé de sa mère. Elle ne l'avait jamais
confié à qui que ce soit auparavant. Elle était
provinciale se sentait très isolée en région
parisienne et ne s'était liée avec personne.
Avec son travail, qu'elle avait quitté à la
naissance de l'enfant, elle avait perdu son dernier lien à
l'extérieur. L'enfant répétait ses crises
d'angoisse dès qu'un étranger lui adressait
la parole, aussi bien en pleine rue qu'au supermarché
à la grande confusion de sa mère silencieuse
et discrète.
L'enfant était venu avec sa mère et, chose curieuse,
dès l'entrée dans mon bureau il nous avait superbement
ignorées, sa mère et moi, et il s'était
apparemment absorbé dans les jeux mis à sa disposition.
J'avais pris la précaution de lui dire : "Tu es
là pour écouter ce que dit maman et nous ne
parlerons que lorsque tu le voudras". Sa mère
ne tarda pas à me faire comprendre que les difficultés
apparaissaient chaque fois que l'enfant avait besoin de faire
pipi. Il n'était pas question qu'il opère devant
qui que ce soit. J'expliquais tranquillement à sa mère
qu'il fallait le laisser se débrouiller tout seul avec
des culottes à élastiques faciles à baisser
et renoncer à organiser un rituel à heures fixes.
Je vis ce petit garçon lever la tête et m'observer
du coin de l'oeil. Je poussais mon investigation un peu plus
loin et je compris que ce petit garçon était
contraint de s'asseoir sur le pot alors qu'il était
sûrement capable d'uriner debout. Je m'adressais alors
directement à l'enfant et lui demandais s'il savait
ce que devenaient ses crottes quand sa mère s'en emparait.
Et devant son regard interrogateur et attentif, je recommandais
que ce soit lui qui vide le pot dans la cuvette des wc et
qu'il appuie lui-même sur le levier de la chasse d'eau
et j'ajoutais "les crottes ça ne sert à
rien ni à personne et ça part dans les égouts"
Je n'entendis plus parler de ce petit garçon ni de
sa mère dans les semaines qui suivirent. Puis un jour,
à l'heure du déjeuner on vint me signaler qu'un
pompier en uniforme désirait me parler. Ce très
jeune homme, rose de timidité était chargé
d'un message par sa femme. Elle avait suivi à la lettre
mes indications au sujet de leur fils et me remerciait de
tout coeur. L'enfant avait cessé toute crise d'angoisse,
il avait fait sa rentrée avec quelques retards. Quant
à elle, elle avait repris son travail.
Renseignements pris à l'école, l'enfant s'adaptait
bien dans sa classe et ne posait aucun problème particulier.
2. La sexualité
La chambre des parents
Maman, j'ai peur... Quel est l'enfant, qui au seuil
de la chambre à coucher parentale, n'a pas marqué
un temps d'arrêt, n'a pas écarquillé les
yeux, tendu l'oreille de toute son attention, alors que dans
le désordre des draps froissés, il n'y a rien
à voir, les parents dorment.
L'enfant reste interdit, dit-on. Cette expression dans notre
langue dit bien à quoi réfère ce temps
d'arrêt sur le seuil, l'enfant sait qu'il ne peut le
franchir qu'à cette condition justement, qu'on l'y
autorise. Ce que l'enfant signale en disant "maman, j'ai
peur" c'est sa présence et qu'il préfère
ne pas voir. Il sait les relations intimes qui existent entre
ses parents. L'interdit oedipien est venu marquer la frontière
d'un lieu, disons le lit des parents, qu'il convient de contourner.
Un petit garçon comme une petite fille a eu un lien
très charnel à sa mère dans sa petite
enfance et une prise de distance est devenue possible à
partir du moment où ce lien charnel a fait place à
une relation de paroles qui a exprimé autrement la
tendresse et a facilité l'autonomie de l'enfant. Tout
le monde sait les inconvénients pour l'enfant de rester
trop longtemps couvé par sa mère. Freud a montré
les conséquences névrotiques de cette relation
de serre chaude et la nécessité de la venue
d'une tierce personne pour mettre un peu d'ordre là
dedans. La tierce personne, dans nos sociétés
patriarcales, est le père.
Ceci n'empêche pas que les ébats des parents
sont au fondement de la curiosité de l'enfant. Il est
plutôt rare que les parents exhibent leur ébats
devant leur enfant et la scène primitive est en général
une scène qui ne donne rien à voir. Le plus
souvent la scène est imaginée, reconstituée
par l'enfant à partir de ce qui a dérangé
son sommeil : soupirs, chuchotements, halètements,
plaintes jouissives. Toutes ces manifestations de jouissance
du couple permettent à l'enfant de saisir qu'il se
passe quelque chose d'essentiel pour eux.
L'enfant reste silencieux au fond de son lit, l'obscurité
est nécessaire pour que cette scène se projette
sur l'écran de son fantasme. Il peut en ressentir de
l'angoisse s'il se vit comme exclu. Mais ce qu'il faut bien
comprendre, c'est que s'il appelle ou pleure c'est dans l'intention
jalouse de déranger ses parents et de contester leur
intimité. Le plus souvent il a déjà parfaitement
intégré la scène.
Il arrive qu'il participe activement à ce qu'il entend
par la projection fantasmatique de l'image de son propre corps.
L'enfant se masturbe et peut s'imaginer acteur de la scène
sexuelle parentale - soit dans un rôle actif où
il fait jouir la mère - soit dans un rôle passif
où il jouit comme la mère. Cette activité
onirique va marquer la future génitalité. Une
vie sexuelle heureuse de ses deux parents est évidemment
un atout pour sa vie sexuelle à venir.
Par contre, si la scène est violente, si les parents
ne se manifestent pas dans la vie courante une bienveillance
partagée l'un pour l'autre, le petit enfant est pris
à témoin d'une scène incompréhensible
où il ne trouve aucun recours. Il ne peut abaisser
sa tension psychique et il reste une partie de la nuit, l'oreille
aux aguets, l'oeil écarquillé dans la nuit,
comme s'il voulait percer le secret de ce rituel de la chambre
à coucher. Il ne peut métaboliser la scène
entendue ; il ne peut la situer par rapport à son propre
corps et ce blocage physiologique peut anticiper sur les troubles
sexuels à venir.
On peut dire, d'une certaine façon, que le sujet puise
son énergie sexuelle dans ce qu'il aura perçu
de la scène primitive quand il était enfant.
Je saisis sur le vif une illustration de ce que j'essaie de
faire entendre à des parents de bonne volonté.
César est un petit garçon de trois ans et demi
qui vient en troisième dans une famille, après
une soeur et un frère. Il est délicieusement
"petit dernier", vif, parfois capricieux, rarement
froussard. Cependant il a peur des chiens dont il redoute
les évolutions imprévisibles. César est
venu se glisser dans le lit de ses parents à six heures
du matin. Sa mère ensommeillée lui a dit : "mets-toi
là et ne bouge plus". Il est près d'elle
et n'arrive pas à dormir, il remue. Son père
ouvre un oeil à son tour et lui dit "qu'est-ce
que tu fais ici ?" "Elle veut que je me mette là"
répond César en pointant un doigt sur sa mère.
On entend dans ce "elle" pour désigner sa
mère la provocation de l'enfant qui se situe apparemment
d'égal à égal dans la rivalité
à son père. Sa mère est "elle"
pour eux deux. Quand j'étais enfant on me disait "on
ne doit pas dire elle en parlant de sa maman". On voit
que ce n'était pas si bête. Et il y a aussi cette
reprise des termes mêmes de la mère qui a cautionné
l'intrusion de César dans le domaine parental et qui
fait que la volonté maternelle est invoquée
contre la volonté paternelle.
Cette prise de terrain est le lieu de la mise en place d'une
frontière. Ce qu'on appelle l'interdit oedipien se
joue dans le langage et un enfant de trois ans et demi est
déjà un redoutable dialecticien. C'est ce qui
fait l'effet comique de ses réparties. Mais en rire
ne doit pas faire oublier que pour l'aider à reconnaître
un interdit qui serait explicitement "le corps de ta
mère ne t'appartiens pas, seul ton père peut
le posséder" (mais peut-on dire une chose pareille
?), mieux vaut s'en tenir à des messages clairs, à
des directives non équivoques concernant l'accès
au lit de ses parents, dès la quatrième année.
La chambre des parents, numéro
2
Je reviens à cet enfant interdit sur le seuil de la
chambre des parents, dont je vous ai parlé la dernière
fois, interdit au sens de sidérer et aussi au sens
où c'est un enfant qui a pris acte du fait que ses
parents tiennent à leur intimité conjugale nocturne.
Papa a des droits sur Maman, qu'il ne partage pas avec ses
enfants. Ce cas de figure est pendant un certain temps un
cas théorique. Les enfants font tous les franchissements
de ce seuil possibles et imaginables. Il y a les câlins
du soir supplémentaires, les sarabandes du dimanche
matin, les petits chagrins et les bobos à consoler,
les cauchemars qui ont réveillé l'enfant en
pleurs, mais il n'en reste pas moins qu'un moment vient, et
je l'ai dit qui se situerait au cours de la quatrième
année, où l'enfant doit comprendre qu'il n'a
pas à outrepasser les consignes. L'enfant, qui reste
locataire régulier du lit conjugal, est celui qui sait
pertinemment qu'il ne s'y passe plus rien et qui vient le
vérifier. Ce n'est pas le meilleur des cas. Sachez
que le père imaginaire, celui que l'enfant imagine,
faute d'un père qui joue son rôle de père
puissant auprès de la mère, est infiniment plus
angoissant et dangereux que celui qui a besogné la
mère...
Je vais vous parler de Céline, qui a un père
proche de la quarantaine, une mère de dix ans plus
jeune, alors qu'elle a quatre ans et est fille unique. C'est
une très jolie petite fille, grande pour son âge
et intelligente. Ses parents sont venus consulter sur le conseil
de la directrice de l'école maternelle. Elle est devenue
très instable, elle a un comportement imprévisible
et grimaçant, son langage est diffluent depuis quelques
mois. Elle se mouille encore nuit. En classe, elle crie et
refuse d'obéir. Elle manque de repère, elle
ne sait pas son âge, dit qu'elle ne s'appelle pas Céline
mais Pépito, personnage d'une image publicitaire, ou
Cédric, nom d'un petit garçon de sa classe qu'elle
aime bien. Elle passe sans cesse d'une activité à
une autre. Cette petite fille passe dix heures par jour à
l'école et a connu les mêmes horaires à
la crèche. Elle est en moyenne section de maternelle.
Sa mère semble inquiète mais reste sur la réserve,
elle n'est pas très liante. Elle a peur d'être
jugée, l'école a sans doute été
assez culpabilisante. Elle s'implique cependant, elle dit
qu'elle a été une petite dernière après
un frère et une soeur beaucoup plus âgée
qu'elle et a été très gâtée.
Peut être est-elle trop proche de sa fille pour retrouver
cette relation qu'elle avait à sa mère à
elle...
Effectivement elle s'interpose dans les échanges que
je tente avec Céline, fournissant des explications
rationnelles devant l'abondance des fantasmes de sa fille.
Il me faut user de beaucoup de diplomatie pour qu'elle consente
à ce que je rencontre sa fille en dehors de sa présence.
Céline parle de bébés et déclare
qu'elle a des bébés dans le ventre. A ma question
" Tu aimerais avoir un petit frère ou une petite
soeur ? " elle répond fermement qu'elle préfère
les bébés et qu'elle veut les faire elle-même.
Ce qu'elle semble vouloir éviter est que son père
et sa mère fassent les bébés ensemble.
La mère, conviée à parler sans Céline,
explique que depuis l'été dernier Céline
couche à nouveau dans la chambre de ses parents. Son
père fait des travaux dans le grenier, où il
crée deux nouvelles chambres et la chambre de Céline
sert de débarras en attendant. Le père est énervé,
l'instabilité de sa fille l'agace. Il l'expédie
dans le jardin. Nous convenons que Céline ne va pas
bien et qu'elle a besoin d'être aidée. Elle viendra
une fois par semaine à la consultation.
Céline dessine volontiers et commente facilement ce
qu'elle produit : des animaux sauvages ou des formes stylisées
qu'elle appelle vagues, tourbillons, chemins ou fumées.
Le plus remarquable est qu'elle évoque un être
vivant avec un morceau de son corps : une queue de cheval,
une tête de lion. Elle fabrique aussi des monstres de
son invention moitié lion, moitié escargot,
elle dessine un bonhomme puis déclare : " C'est
un cochon. C'est un bonhomme qui fait des bêtises ".
Elle tient à montrer qu'elle sait écrire des
lettres. Elle m'explique aussi " je vais te faire les
signes de chaque enfant de la classe ". Je reconnais
là une méthode de l'école, conforme aux
directives pédagogiques d'initiation à la lecture,
qui montre l'arbitraire du signe et prépare les enfants
au graphisme. Ces directives sont très astucieuses,
mais pour un enfant en difficultés elles sont détournées
de leur but en redoublant l'effet de sens. Le vocabulaire
convenu utilise les termes de vagues, tourbillons, etc...
qui met l'accent sur la forme, mais Céline en fait
le matériel de ses fantasmes. Un enfant, qui pour toutes
sortes de raisons n'a pas franchi l'oedipe, n'a pas été
mis à distances du lit de ses parents ne peut pas consentir
à l'abstraction du signe. Il injecte du sens, et le
sens est, comme nous le savons toujours sexuel. Son angoisse
à assister aux ébats nocturnes des parents trouve
à s'exprimer dans le matériel proposé
à l'école, dont elle est véritablement
obsédée.
Elle entend souvent dire qu'elle est grande pour son âge
et sa mère, par son attitude trop proche de sa fille,
favorise leur jumelage. Les lettres qu'elle écrivait
correctement au début du trimestre, n'ont plus d'orientation
correcte haut et bas, droite et gauche. Elles sont en miroir
précisément comme Céline est en miroir
avec sa mère. Elles ont pris des contours imprécis,
comme si l'image du corps de Céline et l'image du corps
de la lettre avaient pris ce côté déprimé,
flagada...
Elle parle de son père qui scie le grenier en deux
et qui fait du ciment, et elle ajoute " il ne peut plus
marcher " ce qui me semble assez énigmatique.
Sa mère m'explique alors, au cours d'un entretien,
que son mari a été licencié il y a quelques
mois et qu'il fait des travaux dans leur pavillon en attendant
de trouver du travail. Je comprends, à ce moment, que
le mot licenciement, prononcé avec beaucoup de réticence
par les parents, a à voir avec le ciment. Et le "
il ne peut plus marcher " en est la représentation
pour Céline qui sait que son père ne va plus
travailler et ne sort plus de chez lui. Elle devine aussi
la dépression du père, qui ne veut pas qu'on
en parle. Cela me permet un décryptage de ce que dessine
Céline : un toit triangulaire d'une maison sciée
en deux parties. Dans la partie de droite, le père
représenté verticalement avec un bras très
grand dans la direction des deux femmes, sa mère et
elle, en position allongée, dans la partie gauche du
toit. Nous voyons comment le mot licenciement, dont elle ne
comprend pas clairement le sens, se décompose en un
certain nombre de signifiants dont les plus évidents
sont le lit, la scie, le ciment et quelque chose qui a à
voir avec l'empêchement du père " qui ne
peut plus marcher ". Elle ressent l'inquiétude
du père et s'offre imaginairement à sa jouissance
dans la position horizontale du petit personnage qui la représente.
Céline commence à pouvoir parler de ses cauchemars.
Jusque-là, elle se réveillait en pleurs et ne
s'en souvenait plus au réveil. Elle parle d'incendie,
de feu, de fumée, qui disent en même temps son
angoisse et ses ardeurs incendiaires et incestueuses de petite
fille prise à témoin de la scène sexuelle.
Les travaux se terminent, Céline réintègre
sa chambre, ce qui ne va pas sans quelques allers et retours
dans la chambre des parents. Elle déclare : "
dans le lit je vais au milieu ". Fantasmatiquement elle
neutralise ses parents. Elle se situe comme phallique, belle
plante triomphante de son papa, elle dessine sa petite maison
comme une sorte de clocher au sommet de laquelle est une grosse
marguerite donnée par son papa... Elle dessine aussi
une maison plus grande, avec beaucoup de tourbillons rouges
autour, qui évoquent l'incendie et elle commente "
quand je dormais avec mes parents ". Il s'agit maintenant
de fantasmes et non plus d'un réel insupportable. "
Les cauchemars se situent, dit-elle de l'autre côté
de la porte ".
Cousins, cousines
Les parents sont assez décontenancés quand ils
découvrent que les enfants entre eux se livrent à
un certain nombre d'investigations sexuelles. Ils ont oublié
bien souvent qu'ils s'y sont livrés de la même
manière au même âge. Pourquoi l'ont-ils
oublié ? Parce que précisément leur curiosité
infantile une fois assouvie, cette expérience qui porte
sur le sexe de l'autre, de l'autre du sexe opposé a
été plus ou moins interrompue ou interdite et
cette curiosité a cédé au refoulement.
Nelly est une petite fille vive et curieuse qui vient juste
d'avoir quatre ans. Elle passe ses vacances dans la maison
de ses parents à la campagne et elle n'a pas dans le
voisinage immédiat de petites amies de son âge.
Elle rencontre donc des petits garçons un peu plus
âgés qu'elle, ses petits cousins et loin de s'en
plaindre, elle est très fière d'être acceptée
par eux. Elle leur manifeste une admiration flatteuse, ce
qui ne l'empêche pas de faire preuve d'initiative dans
leurs jeux. Les parents de Nelly ont la surprise de découvrir
qu'à trois reprises va se répéter un
même scénario, avec trois petits garçons
différents, dont elle doit bien être l'initiatrice
puisqu'il est semblable. Ils s'enferment dans sa chambre,
se déshabillent tous deux et se glissent dans son lit
à elle et "on joue". Un adulte survient,
le cousin, rouge de confusion, sort des draps précipitamment
et enfile son slip pour camoufler un sexe en état d'érection.
Nelly beaucoup moins embarrassée, rose de plaisir,
déclare en guise d'explication : "on joue".
S'agit-il pour elle d'un jeu obsédant qui nécessiterait
pour elle de recommencer l'expérience sans fin ?...
Pas du tout. Ce jeu durera un certain temps et s'arrêtera
une fois sa curiosité et l'assurance de l'étendue
de son pouvoir satisfaites. Les garçons s'offriront
à cette curiosité active et oseront ou n'oseront
pas une investigation tactile. Bien entendu ce genre d'expérience
peut être faite entre frère et soeur et reste
innocente si la différence d'âge reste inférieure
à deux ou trois ans. Il ne faut pas que l'écart
d'âge soit trop grand parce qu'il peut y avoir véritablement
séduction et abus de pouvoir.
Ces jeux qui sont la manifestation d'un désir de savoir
rencontrent naturellement leur limite. Mais il arrive que
la rivalité entre les deux acteurs, le frère
et la soeur, le cousin et la cousine, fasse que le jeu révèle
une grande agressivité sous-jacente. C'est le cas de
Célia qui est l'aînée de deux frères
et qui a cinq ans. Elle se livrait à ce jeu d'investigation
avec son frère cadet de trois ans, au petit matin alors
que toute la maisonnée était encore endormie,
quand les parents ont été réveillés
par les hurlements du cadet. Elle venait de lui mordre le
sexe d'une manière cruelle. Célia était
visiblement très contrite et malheureuse. Elle ne savait
pas très bien ce qui lui avait pris. Il est important
pour le comprendre de savoir que dans le même temps
sa maman nourrissait au sein le deuxième petit frère.
La jalousie de Célia avait pris ce chemin détourné.
Elle enviait agressivement l'instrument érectile de
ses deux frères dont elle était privée.
Cette envie en réveillait une autre plus ancienne,
celle du nourrissage qu'elle avait connu. Ca ne l'empêchait
nullement d'être une petite fille intelligente et précoce,
tout à fait protectrice et aimante avec ses deux cadets.
Les parents n'ont pas à se montrer particulièrement
culpabilisants et sévères. L'enfant sait très
bien quand il est dans le domaine des jeux interdits et il
en est d'autres où les parents ont aussi à se
montrer vigilants. Les petites filles comme les petits garçons
savent que la verge est un organe érectile et leur
père a à modérer leurs transports quand
leur enfant les chevauche avec un peu trop de hardiesse. Les
pères qui ferment les yeux sur les effets de ces jeux
agités et violents de leur enfant sur leurs genoux
doivent savoir ce qu'ils font. Il est préférable
d'établir des limites nettes sans trop de complaisance.
Les jeux sexuels entre enfants se prolongent quand les parents
n'ont pas su établir une relation chaste avec eux.
Il paraît important de parler de ces limites au moment
où se fait une véritable chasse aux sorcières
dans le milieu scolaire à propos de ces jeux qui tournent
mal des enfants entre eux. Si ces jeux tournent mal, cela
tient au fait que certains enfants ne trouvent pas dans leur
milieu familial un soutien et un cadre suffisant pour que
s'établisse la différence entre les jeux d'investigation
sexuelle transitoires et les goûts pédophiles
de certains adultes.
Plus tard, j'épouserai Maman
La difficulté pour le petit enfant est de formuler
sa question. Une fois la question posée, il en connaît
la réponse, mais il est heureux et rassuré d'être
accompagné dans cette découverte. Si ses parents
sont disponibles, il lui sera facile de trouver la bonne formulation
à propos des petits événements de son
existence qui peuvent lui causer quelque inquiétude.
Prendre la parole suffit la plupart du temps à lui
apporter l'apaisement.
Une petite fille, nous l'appellerons Agathe, dessine devant
moi un personnage qui la représente et dont elle me
dit "je peux pas te dire son nom". Comme je prends
l'air étonné, elle me dit "c'est une fille
qui a des cheveux sur les pieds". Je demande. "Alors,
c'est une petite fille singe ?" Elle dit "non, je
suis Sagittaire, c'est moi". J'entends qu'il faut taire
quelque chose mais je ne sais pas pourquoi ce serait son nom.
Elle m'explique "quand on est sagittaire on a du poil
aux pieds". Je dis en riant. "Tu as du poil aux
pieds ?" "Non, ils sont doux". Je lui fais
remarquer que cette petite fille dessinée, au lieu
d'avoir des mains, a des formes rondes comme des paquets de
ballons. Je lui propose "cette petite fille croyait peut-être
qu'elle avait le ballon dans le ventre" et elle répond
"lui, et elle les a tous jetés". Elle ajoute
alors sur son dessin un envol de ballons tout autour de ce
petit personnage. Agathe a quatre ans et demi et a rêvé
de porter un bébé dans son ventre. Elle a été
en rivalité ouverte avec sa mère. Elle est en
train de refouler ce désir. C'est ce qu'il faut taire,
c'est son secret. Elle dessine une autre petite fille cachée
derrière un mur. On ne voit que sa tête au dessus
du mur qui barre la feuille de papier. On voit que le renoncement
à son fantasme oedipien a mis en place une forme de
refoulement, qu'on pourrait appeler la pudeur. Si elle avait
du poil... sur son sexe elle serait une dame comme maman,
elle aurait peut être un bébé dans son
ventre et son sexe devrait être caché. Elle peut
être une petite fille heureuse et souriante comme la
petite fille de son dessin, malgré son renoncement.
Quelques jours plus tard, elle dessine sa maison. Dans la
réalité son père vient de percer une
fenêtre dans le grenier. Elle me dit que c'est la chambre
du jeune homme qu'elle épousera plus tard. Sans doute
ses parents l'ont-ils aidée à bâtir cette
fiction. Elle s'est représentée seule, isolée
dans un espace blanc alors que le dessin est très coloré,
pour bien signifier sa prise de distance. "Avant elle
était vilaine, dit-elle, maintenant elle est gentille".
Elle exprime à sa façon l'apaisement qu'elle
ressent.
César a trois ans et demi. Elle se conduit en conquistador.
Il ne doute pas un instant d'être le chouchou de sa
mère, préféré à ses frères
et soeur. Il lui dit "un jour tu vas être ma femme.
Je suis ton amour". Et si sa mère proteste, il
est plus entreprenant encore et déclare avec assurance
: "je veux me coucher dans ton lit. Papa me prête
sa place". Son père en effet rentre tard le soir
alors que sa mère est déjà couchée.
Cet espace d'intimité des parents qui s'amenuise, César
veut l'envahir encore et le jeu de la séduction se
prolonge. Mais la nuit, César voit des monstres et
appelle dans le noir. Il attend que son père rentre
qu'il vienne mettre arrêt à ses ardeurs, établir
une frontière plus tangible. C'est un enfant dont on
dit qu'il n'a pas besoin de beaucoup de sommeil.
Joachim regarde un jeu vidéo que son grand cousin Sylvestre
actionne sur son ordinateur. Joachim a aussi trois ans et
demi. Un personnage féminin, à la silhouette
suggestive, aux seins comme des obus, une beauté virtuelle,
évolue sur l'écran. Elle attire la concupiscence
et la fureur d'un petit chien qui lui saute à la gorge.
Joachim, fasciné a amorcé un mouvement d'effroi,
puis dans un temps second il déclare : "je l'aurai
bien mangée moi aussi la dame" avec un rien de
regret dans la voix pour la appâts de cette merveille
technologique. Ce futur antérieur "je l'aurai
bien mangée" dit comment cet enfant a déjà
successivement renoncé au sein de sa mère, quand
il avait été sevré, puis avait appris
à prendre un peu de distance avec son corps. C'est
dans un passé révolu qu'il aurait consommé
les appâts de cette créature désirable.
Contrairement à César, il a déjà
consenti à mettre un bémol à ses ardeurs
incestueuses. Il refrène le désir cannibale
avec le mouvement d'effroi, mais la pulsion matée lui
permet d'en exprimer quelque chose autrement, par la parole.