Il y a quelques années ces textes
ont été publié sur le site EpsyWeb; Albert
OHAYON nous avait hébergé sur FemiWeb. Ils n'étaient
pas destinés à un enseignement de la psychanalyse
mais plutôt à sa transmission pour un public
large, pour un lecteur averti et intéressé.
Il s'agissait à l'époque de réunir des
textes rigoureux sur le plan théorique et clinique,
compréhensibles pour le lectorat que nous avions défini,
tournés vers l'actualité (politique, culturelle,
cinématographique, sociétale), proposant une
lecture des faits de société d'un point de vue
de la psychanalyse Lacanienne et Freudienne. Par la suite
avec Denise VINCENT, Jean-Claude PENOCHET et Charles MELMAN,
à partir du concept de ce site, nous avions élaboré
un projet pour le développer : augmenter le nombre
de rubriques, diversifier l'origine des intervenants etc…etc…
ce projet n'a pas abouti.
Actuellement le bureau de l'Ecole Psychanalytique du Languedoc-Roussillon
a estimé qu'il était cohérent de mettre
sur son site les anciens textes d'EpsyWeb car la plupart ont
été rédigés par les membres de
l'Association Lacanienne Internationale et qu'il était
intéressant que le lecteur connaisse le contexte de
leur publication. Certains auteurs répondront peut
être à vos questions. Nous verrons bien, en tout
cas bonne lecture.
Bob SALZMANN
QU'EST CE QUI FAIT QUE CERTAINS
HOMMES NE S'INTÉRESSENT PAS À LA SEXUALITÉ
?
Roland CHEMAMA
Mon cher et cyber ami,
J'ai trouvé aujourd'hui, après quelques jours
de vacances, ton dernier courrier. Tu es de plus en plus attentif,
semble-t-il, à ce que certains hommes peuvent te dire
de leurs difficultés. Il s'agit d'abord - une fois
de plus! - de leur inquiétude devant la perspective
de devenir père. Ainsi l'un d'entre eux, par exemple,
s'interroge sur ce qu'il désire réellement :
" cette stérilité inexpliquée dans
mon couple, dit-il, m'a fait entrevoir que peut être
la paternité pour moi n'allait pas de soi, alors que
je pensais le contraire ". Tu me permettras cependant,
cette fois-ci, de ne pas trop m'attarder sur ce type de questions.
Je crois qu'il est assez clair, à présent, que
le désir inconscient ne se confond pas avec un voeu
conscient, qu'un homme (ou une femme ! ) peut ne pas désirer
vraiment ce qu'il pense souhaiter. Ce qui est sans doute nouveau,
en revanche, dans ce que tu rapportes, c'est l'incidence sexuelle
de ces contradictions. Un de tes amis t'avoue ainsi qu'il
n'est pas très performant avec sa femme, alors que
ça se passe bien avec des maîtresses de rencontre.
Serait-ce parce qu'avec celles-ci il sait qu'il n'aura pas
d'enfant? Et un autre se demande si son homosexualité
ne serait pas due à un refus inconscient de la paternité,
à un désir de ne pas continuer la lignée.
Évidemment tu te rends bien compte que ces explications
sont très partielles. Mais tu te demandes cependant
si elles n'ont pas quelque chose de vrai.
Quelque chose t'étonne cependant. Dans un petit nombre
de cas il a pu te sembler que les choses se présentaient
très différemment, comme si tout cela pouvait
aussi bien s'inverser. Tu hésites, me semble-t-il,
à me parler d'une personne de ton entourage qui te
préoccupe. Je crois comprendre que c'est par discrétion,
et je ne te demanderai aucune précision. Du coup, pour
me faire comprendre ta question, tu me parles d'un film qui
a récemment défrayé la chronique. Ce
film, c'est Romance, de Catherine Breillat. Chacun connaît,
plus ou moins, le thème de ce film. Marie vit depuis
quelques mois avec Paul. Celui-ci se refuse à faire
l'amour avec elle. Ça ne "l'intéresse pas".
Elle s'engage alors dans quelques relations sexuelles avec
d'autres hommes, relations assorties à l'occasion de
divers jeux, teintées de sadomasochisme. Or Paul, sentant
que sa compagne se détache de lui, se montre un peu
plus empressé. Surtout il semble que la perspective
d'avoir un enfant le stimule. Marie tombera enceinte, mais
l'embellie des rapports avec Paul sera brève. Celui-ci
en reviendra vite à une sorte d'autosuffisance narcissique,
à une attitude de mépris envers la jeune femme.
Ce que tu soulignes, évidemment, c'est qu'ici l'idée
d'être père semble bien aller dans le sens d'un
renforcement du désir sexuel. Et tu me demandes s'il
pourrait en être ainsi dans la "vie réelle".
Plus précisément tu me demandes si, au cours
de ma pratique analytique, je peux entendre des choses de
ce genre. Il y a d'abord quelque chose que je peux te confier
- je resterai bien sûr aussi discret que toi - il me
semble que de plus en plus d'hommes font état aujourd'hui
d'un désintérêt concernant l'acte sexuel.
Tu sais que naguère beaucoup de femmes se plaignaient
d'un époux trop assidu, qui ne les laissait pas en
repos. Ce n'est pas forcément qu'elles même ne
pouvaient jamais en tirer aucun plaisir. Mais enfin, elles
ressentaient un déséquilibre. En somme, à
ce qu'elles disaient leur désir aurait été
moins fort, moins constant. De là à accuser
les hommes, pris en général, de ne penser qu'à
ça, il n'y avait qu'un pas. Alors je n'irai pas jusqu'à
dire qu'aujourd'hui cela est inversé. Mais enfin il
est vrai que quelque chose semble en train de changer. Je
vais essayer de t'en donner une idée, en effaçant
bien sûr tout ce pourrait faire situer quelque personne
particulière. Tel homme, par exemple, se sent repoussé
parce que, lorsqu'il tente de se rapprocher de sa compagne,
celle-ci ne répond pas immédiatement à
ses avances. Il sait que cela ne correspond pas à un
réel refus, qu'elle peut avoir seulement besoin de
différer un peu l'acte sexuel. Mais dès lors
que sa femme marque un temps de suspens son propre désir
lui paraît trop cru, presque obscène. Dès
lors il se censure lui-même. Tel autre vit le sexe comme
destructeur. Il a du mal à approcher une femme parce
que toute expression de désir lui apparaît comme
une contrainte ou une violence, en bref comme un viol. Un
troisième quoique jeune et amoureux a de longues périodes
où il cesse tout rapport avec son épouse. Il
a d'ailleurs l'impression, lorsqu'il fait l'amour, de ne pas
éprouver la dimension physique du rapport. C'est dit-il,
comme s'il n'avait pas de corps. D'ailleurs ajoute-t-il, n'est-il
pas vrai que dans notre culture seul le corps féminin
est valorisé comme corps ? S'il était avéré
que davantage d'hommes, aujourd'hui, se trouvent inhibés
dans leur sexualité, qu'est-ce qui pourrait expliquer
une telle évolution dans les rapports entre les sexes
? Évidemment le psychanalyste, ici, hésite à
rester dans la généralité. Des cas comme
ceux dont je te parle sont très divers. Peut-on cependant
relever quelques traits communs ? Ce n'est pas impossible.
Ces traits communs, ici aussi, semblent bien d'abord se situer
au niveau de la question du père. Non pas la question
de l'accès à la paternité, mais celle
du rapport de tous ces hommes à leur propre père.
Tel de ces hommes a un père décrit comme effacé.
Tel autre à un père qu'il juge grossier : comment
sa mère pouvait-elle s'en accommoder ? Ou encore le
père de ce dernier est mort très jeune. Il pense
saisir qu'il n'a pas eu de modèle à qui s'identifier.
L'analyste, là-dessus, pourrait s'estimer satisfait.
Lui qui insiste pour faire reconnaître la fonction du
père, il disposerait là d'exemples qui illustreraient
bien sa thèse. Cependant est-ce exactement de cela
qu'il s'agit ? Peut-être pas. La question ne porte sans
doute pas sur ce que fut réellement tel ou tel père.
Il s'agit plutôt du cas que la mère pouvait faire
de lui. Ou mieux encore, la question, c'est ce que la mère
laissait percevoir de la place qu'elle pouvait laisser au
désir masculin, celui de l'époux, mais aussi
bien, après le décès de celui-ci, celui
des divers hommes qui avaient pu se présenter. Or dans
tous les cas évoqués ce désir se trouvait
discrédité. Ici d'ailleurs, le discours tenu,
de façon plus ou moins implicite, dans la sphère
familiale, se double un discours social dont on commence à
mieux saisir les implications. On sait par exemple que l'extension
donnée à une notion comme celle de harcèlement
sexuel peut contribuer à rendre, pour certains hommes,
les choses moins faciles : tel geste, telle parole, qui, hier
encore, apparaissaient tout naturels, ne risquent-ils pas
d'être perçu comme machistes ? Mais le plus important
n'est peut-être pas là. Au fond, ce qui, dans
le discours, devient suspect, c'est l'affirmation même
de la différence entre homme et femme. Il est intéressant
de reprendre en ce sens la première scène de
Romance, qui est au fond assez éclairante. En présence
de Marie, Paul est photographié - une photo publicitaire.
Il est vêtu en torero, à côté d'une
jeune femme habillée à l'identique. La seule
chose qui va les distinguer sur la photo, c'est qu'il devra
se mettre sur la pointe des pieds, afin de paraître
plus grand qu'elle.
Cette scène en dit long sur la dimension de faux-semblant
de notre monde d'images. Dans ce monde, où toute différence
tend à s'abolir dans un narcissisme de pacotille, comment
le sujet pourrait-il encore continuer à désirer?